E-commerce et Bitcoins : une relation compliquée et simple à la fois

Sebastien LOUCHART

Ingénieur et consultant scientifique – expert en Data Management

Depuis l’excès de frénésie qu’a connu le Bitcoin en 2014, la poussière est un peu retombée et on peut maintenant regarder certains faits avec plus de sérénité. Cependant, refaire la chronologie des heurts et malheurs des utilisateurs de Bitcoin n’est pas très intéressant, aussi nous allons regarder en détail comment se porte l’adoption de la crypto-devise dans le e-commerce généraliste et, surtout, quels sont les freins, les incitations, les risques et les bénéfices de proposer ce type de moyen de paiement pour une plateforme de vente en ligne.

Deux nouvelles ont fait de 2014 (il y a deux ans, autant dire une éternité) l’annus horribilis du Bitcoin. Tout d’abord, en février 2014, la première plateforme d’échange de bitcoins, Mt. Gox, annonce sa cessation de paiement puis sa faillite. Le cours du bitcoin s’effondre et les circonstances entourant cette faillite engendrent une suspicion certaine envers la sécurité de la crypto-devise. Ensuite, début 2014, l’enseigne Monoprix, à grand renfort de communiqués de presse, annonce son intention d’étudier le potentiel de Bitcoin et envisage son adoption à moyen terme comme moyen de paiement. Ceci restera un vœu pieux puisque l’enseigne annonce l’abandon de ce projet à l’été 2015.

Bitcoin et e-commerce, état des lieux

Qu’en est-il depuis ? La volatilité du Bitcoin reste importante mais les échanges restent stables à 60.000 transactions par jour. Autour de la première des crypto-devises, un écosystème s’est formé qui comprend des concepteurs de wallets plus ou moins sécurisés, des vendeurs de hardware (terminaux de paiement et de conversion, automates de minage), des places de marché, des bourses d’échange et certaines start-ups de la fintech qui, en plus des services que je viens de mentionner, proposent des produits dérivés utilisant un collatéral libellé en BTC.

Dans le e-commerce généraliste et, allons plus loin, dans le commerce de détail, le bitcoin semble être passé de mode tant sont rares les sites qui le proposent comme moyen de paiement en ligne sécurisé. Showroomprive.com semble du reste être le seul à le proposer en France. Bien entendu, je ne parle ici que des grandes enseignes qui ont pignon sur rue, il existe par ailleurs beaucoup de sites de vente en ligne, détenus par de petits acteurs de leur marché respectif, qui offrent à leurs visiteurs de payer en bitcoins.

Un rapide examen de la nature de ces commerces en ligne permet d’ailleurs de brosser un portrait empirique de l’utilisateur ou de l’utilisatrice de bitcoin pour ses achat en ligne. C’est tout aussi bien un jeune homme, très technophile voire geek qui a grandi avec le monde en ligne (le fameux et désormais mythique digital native) que l’urbaine aisée aux idées avant-gardistes ou la libertarienne végan. Ces caricatures qu’on appelle persona dans le jargon du webmarketing seraient le cœur de cible d’un éventuel site de e-commerce qui chercherait à proposer le bitcoin comme moyen de paiement à ses clients. Il n’est pas anodin de voir emerger ce type de profils car si la technologie sous-jacente au bitcoin (la blockchain) est largement agnostique du point de vue de l’usage, le bitcoin est, quant à lui, une monnaie qui, avant tout, est un outil culturel. Je ne vais ni faire un cours d’histoire ni en appeler aux grands de l’ethnologie comparée mais la monnaie (comme la langue ou l’alphabet) sont des marqueurs culturels forts et il est évident que les contre-cultures modernes dont sont issus les personas évoqués plus haut doivent posséder leur propre « mème monétaire ». En bref et en clair dans le texte, si vous ne vous addressez pas à une contre-culture particulière qui a adopté le bitcoin comme étendard monétaire, il semble inutile de proposer ce moyen de paiement. Voire…

L’adoption large comme solution à la volatilité

L’un des principaux problèmes que pose le bitcoin en tant que devise d’échange est sa volatilité. En effet, en raison d’effets de marché dus au faible nombre d’acteurs et de transactions et à l’arbitrage spéculatif entre les différentes places d’échanges, le cours du bitcoin a tendance à faire le yoyo dans des proportions qui excitent beaucoup à la fois les traders spécialistes de l’arbitrage monétaire et les mathématiciens experts en dynamique des marchés. Mais cette excitation risque de laisser de marbre les directeurs financiers et les marchands de biens qui aiment les devises stables car celles-ci permettent d’émettre de meilleures prévisions pour des choses aussi anodines et triviales que le chiffre d’affaires en fin de mois ou le cashflow annuel (ironie non contractuelle).

La volatilité du bitcoin est la conséquence du faible nombre d’acteurs sur le marché des échanges. Il existe en effet un faible nombre d’acteurs qui réalisent un volume cumulé de transactions très important rendant négligeables les effets stabilisateurs des autres transactions à la fois faibles en volume cumulé qu’en nombre. Augmenter le nombre d’acteurs dans la traîne de cette distribution volume échangé/nombre d’acteurs modifie la nature de cette dernière en rendant sa traîne plus épaisse. Ainsi la contribution des « gros » acteurs à la volatilité monétaire est amortie. Dans ces conditions, inciter les acheteurs à utiliser le bitcoin comme monnaie d’échange serait au bénéfice de l’ensemble du système.

 Cette dynamique d’incitation à l’usage est celle de toute technologie en croissance et, en cas de succès, peut conduire à l’apparition d’une masse critique d’utilisateurs, acheteurs et vendeurs, qui permet la survie du système sur le long terme.

Le risque commercial engendré par le bitcoin

Maintenant que vous êtes informés que le bitcoin s’adresse avant tout et pour l’instant à des earlys adopters technophiles et marqués culturellement et que cette devise est de nature volatile, vous en venez tout de même à décider de l’adopter comme moyen de paiement (certainement parce que vous voulez être aussi un early adopter). Quels sont les risques que vous encourez et les moyens dont vous pouvez disposer ?

Au chapitre des risques, il en existe deux : la dévaluation du bitcoin par chute du cours et la sécurité de vos comptes en bitcoins. Si le bitcoin subit une dévaluation, tout le monde va se ruer pour acheter des biens avec les bitcoins qu’il lui reste avant qu’ils ne valent plus rien en monnaie fiduciaire (oui, celle là même que vous utilisez pour payer vos salariés et vos fournisseurs). Vous vous retrouvez donc à devoir assurer des ventes de biens qui ne vous rapporteront quasiment rien.

Concernant la sécurité, vous-même pourrez disposer d’un wallet comme n’importe quel utilisateur de bitcoin. Ce wallet est composé de deux clés, l’une publique sert à payer, l’autre, privée, sert à convertir. Je schématise mais l’image dépôt/retrait est parlante. Si vous perdez votre clé privée, vous ne pourrez jamais effectuer de retrait en bitcoin et ne pourrez donc pas les convertir en monnaie fiduciaire (qui vous sert à payer vos salariés, vos fournisseurs et votre impôt). A ce moment là, de deux choses l’une, soit vous êtes vraiment un technophile ou un libertairien convaincu et le risque ne vous arrête pas. Vous développez votre propre wallet en interne pour votre back-office, votre propre validateur de transaction en bitcoin qui scrute la blockchain avant de considérer qu’une commande sur votre site est payée avant de la préparer et de l’expédier. Si jamais vous vous engagez dans cette voie, vous avez plutôt intérêt à considérer que le paiement en bitcoin fait partie du cœur de votre stratégie d’entreprise et de votre initiative commerciale. Chances que cela arrive dans les 5 prochaines années ? Très faibles.

Implémenter bitcoin : intégration et externalisation

Dans le cas des gens pragmatiques qui nous occupe chez Pentalog (au moins pour ma part), implémenter une fonctionnalité de paiement en bitcoin prend tout son sens si on opte pour un module existant pour le framework de e-commerce qu’on utilise (Prestashop et WordPress en proposent un, plusieurs intégrateurs professionnels aussi). Il convient naturellement, comme avec tout module logiciel, de bien le choisir. Ca, c’est pour le front-office.

Pour le back-office et parce que vous ne voulez pas posséder des comptes d’encaisse en bitcoins, vous pourriez faire appel aux services des plateformes de fintech que j’ai évoquées en introduction. Mi-chambres de compensation, mi-bourses, ces acteurs vous proposent de convertir les bitcoins de votre encaisse vers la monnaie fiduciaire de votre choix chaque jour, s’occupent de la sécurité physique de vos clés et prennent souvent des frais minimaux par rapport aux autres « tiers de confiance » pour le paiement en ligne (je ne citerai pas de nom).

Hormis le fait de considérer bitcoin comme le mème monétaire de certaines communautés culturelles alternatives que l’on veut plus particulièrement cibler, la seule incitation rationnelle à utiliser bitcoin est la quasi-absence de coût de transaction. Cependant, le principal frein est qu’il existe encore une grande part de suspicion et de doute dans le fait d’utiliser bitcoin comme monnaie alors que les risques sont connus et que des solutions existent pour les atténuer. Dans les deux cas, la seule approche que l’on peut recommander est celle de l’intégration externe plutôt que celle du développement interne.

Si vous souhaitez aller plus loin sur ces thématiques disruptantes, je vous invite à prendre RDV avec un member de notre team commercial qui sera présente au salon ecommerce Paris du 12 au 14/09 ! #ECP16